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    Sentence

    471
    Considérant que, par un Accord du 26 janvier 1912 et par un Compromis du 6 mars suivant, le Gouvernement de la République Française et le Gouvernement Royal Italien sont convenus de soumettre à un Tribunal Arbitral composé de cinq Membres la solution des questions suivantes:

    1°. Les autorités navales italiennes étaient-elles, d’une façon générale et d’après les circonstances spéciales où l'opération a été accomplie, en droit de procéder comme elles ont fait à la capture et à la saisie momentanée du vapeur posta] français « Manouba » ainsi qu’à l’arrestation des vingt-neuf passagers ottomans qui s’y trouvaient embarqués?

    2°. Quelles conséquences pécuniaires ou autres doivent résulter de la solution donnée à la question précédente?

    Considérant qu’en exécution de ce Compromis les deux Gouvernements ont choisi, d’un commun accord, pour constituer le Tribunal Arbitral les Membres suivants de la Cour Permanente d’Arbitrage:

    Son Excellence Monsieur Guido Fusinato, Docteur en droit, Ministre d’Etat, ancien Ministre de l’Instruction publique, Professeur honoraire de droit international à l’Université de Turin, Député, Conseiller d’Etat;

    Monsieur Knut Hjalmar Léonard de Hammarskjöld, Docteur en droit, ancien Ministre de la Justice, ancien Ministre des Cultes et de l’Instruction publique, ancien Envoyé extraordinaire et Ministre plénipotentiaire à Copenhague, ancien Président de la Cour d’appel de Jönköping, ancien Professeur à la Faculté de droit d’Upsal, Gouverneur de la province d’Upsal;

    Monsieur Kriege, Docteur en droit, Conseiller actuel intime de Légation et Directeur au Département des Affaires Etrangères, Plenipotentiaire au Conseil Fédéral Allemand;

    Monsieur Louis Renault, Ministre plénipotentiaire, Membre de l’Institut, Professeur à la Faculté de droit de l’Université de Paris et à l’Ecole libre des sciences politiques, Jurisconsulte du Ministère des Affaires Etrangères;

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    Son Excellence le Baron Michel de Taube, Docteur en droit, Adjoint du Ministre de l’Instruction publique de Russie, Conseiller d’Etat actuel;

    que les deux Gouvernements ont, en même temps, désigné Monsieur de Hammarskjöld pour remplir les fonctions de Président.

    Considérant que, en exécution du Compromis du 6 mars 1912, les Mémoires et Contre-Mémoires ont été dûment échangés entre les Parties et communiqués aux Arbitres;

    Considérant que le Tribunal, constitué comme il est dit ci-dessus, s’est réuni à La Haye le 31 mars 1913;

    que les deux Gouvernements ont respectivement désigné comme Agents et Conseils,

    le Gouvernement de la République Française:

    Monsieur Henri Fromageot, Avocat à la Cour d’appel de Paris, jurisconsulte suppléant du Ministère des Affaires Etrangères, Conseiller du Département de la Marine en droit international, Agent;

    Monsieur André Hesse, Avocat à la Cour d’appel de Paris, Membre de la Chambre des Députés, Conseil;

    Le Gouvernement Royal Italien:

    Monsieur Arturo Ricci-Busatti, Envoyé extraordinaire et Ministre plénipotentiaire, Chef du Bureau du Contentieux et de la Législation au Ministère Royal des Affaires Etrangères, Agent;

    Monsieur Dionisio Anzilotti, Professeur de droit international à l’Université de Rome, Conseil.

    Considérant que les Agents des Parties ont présenté au Tribunal les conclusions suivantes, savoir,

    l’Agent du Gouvernement de la République Française:

    Plaise au tribunal,

    Sur la première question posée par le Compromis,

    Dire et juger que les autorités navales italiennes n’étaient pas, d’une façon générale et d’après les circonstances spéciales où l’opération a été accomplie, en droit de procéder comme elles ont fait à la capture et à la saisie momentanée du vapeur postal français « Manouba » ainsi qu’à l’arrestation des vingt-neuf passagers ottomans qui s’y trouvaient embarqués.

    Sur la seconde question posée par le Compromis,

    Dire que le Gouvernement Royal Italien sera tenu de verser au Gouvernement de la République Française la somme de un franc de dommages-intérêts, à titre de réparation morale de l’atteinte portée à l’honneur du pavillon français ;

    Dire que le Gouvernement Royal Italien sera tenu de verser au Gouvernement de la République la somme de cent mille francs, à titre de sanction et de réparation du péjudice politique et moral résultant de l’infraction par le Gouvernement Royal Italien à ses engagements conventionnels généraux et spéciaux et notamment à la Convention de La Haye du 18 octobre 1907 relative à certaines restrictions au droit de capture dans la guerre maritime, article 2, à la Convention de Genève du 6 juillet 1906 pour l’amélioration du sort des blessés et malades dans les armées en campagne, article 9, et à l’accord verbalement intervenu entre les deux Gouvernements, le 17 janvier 1912, relativement au contrôle des passagers embarqués sur le paquebot « Manouba » ;

    Dire que ladite somme sera versée au Gouvernement de la République pour le bénéfice en être attribué à telle œuvre ou institution d’intérêt international qu’il plaira au Tribunal d’indiquer;

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    Dire que le Gouvernement Royal Italien sera tenu de verser au Gouvernement de la République Française la somme de cent huit mille six cent un francs soixante-dix centimes, montant des indemnités réclamées par les particuliers intéressés, soit dans le paquebot « Manouba, » soit dans son expédition;

    Subsidiairement et pour le cas où, sur ce dernier chef, le Tribunal ne se croirait pas suffisamment éclairé,

    Dire, avant faire droit, que, par tel ou tels de ses membres qu’il commettra à cet effet, il sera procédé, dans la Chambre de ses délibérations et en présence des Agents et Conseils des deux Gouvernements, à l’examen des diverses réclamations des particuliers intéressés;

    Dans tous les cas, et par application de l’article 9 du Compromis,

    Dire que, à l’expiration d’un délai de trois mois à compter du jour de la sentence, les sommes mises à la charge du Gouvernement Royal Italien et non encore versées seront productives d’intérêts à raison de quatre pour cent par an.

    Et l’Agent du Gouvernement Royal Italien:

    Plaise au tribunal,

    Sur la première question posée par le Compromis,

    Dire et juger que les autorités navales italiennes étaient pleinement en droit de procéder comme elles ont fait à la capture et à la saisie momentanée du vapeur postal français « Manouba » ainsi qu’à l’arrestation des vingt-neuf passagers ottomans sur lesquels pesait le soupçon qu’ils étaient des militaires, et dont le Gouvernement Italien avait le droit de contrôler la véritable qualité.

    En conséquence et sur la seconde question,

    Dire et juger qu’aucune conséquence pécuniaire ou autre ne saurait résulter à la charge du Gouvernement Italien de la capture et de la saisie momentanée du vapeur postal français « Manouba » ;

    Dire et juger que le Gouvernement Français a prétendu à tort qu'on lui remît les passagers ottomans qui se trouvaient légalement entre les mains des autorités italiennes;

    Dire que le Gouvernement de la République sera tenu de verser au Gouvernement Royal la somme de cent mille francs à titre de sanction et de réparation du préjudice matériel et moral résultant de la violation du droit international notamment en ce qui concerne le droit que le belligérant a de vérifier la qualité d’individus soupçonnés être des militaires ennemis, trouvés à bord de navires de commerce neutres;

    Dire que ladite somme sera versée au Gouvernement Royal Italien pour être attribuée à telle œuvre ou institution d’intérêt international qu’il plaira au Tribunal d’indiquer;

    Subsidiairement et pour le cas où le Tribunal ne croirait pas devoir admettre cette forme de sanction,

    Dire que le Gouvernement de la République sera tenu de réparer le tort fait au Gouvernement Royal Italien de telle manière qu’il plaira au Tribunal d’indiquer;

    Dans tous les cas,

    Dire que le Gouvernement de la République sera tenu de verser au Gouvernement Royal Italien la somme de quatre cent quatorze francs quarante-cinq centimes, montant des frais occasionnés par la saisie du « Manouba » ;

    Dire que, à l’expiration d’un délai de trois mois à compter du jour de la sentence, les sommes mises à la charge du Gouvernement de la République et non encore versées seront productives d’intérêts à raison de quatre pour cent par an.

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    Considérant que, après que le Tribunal eut entendu les exposés oraux des Agents des Parties et les explications qu’ils lui ont fournies sur sa demande, les débats ont été dûment déclarés clos.

    en fait:

    Considérant que le vapeur postal français « Manouba », de la Compagnie de Navigation Mixte, au cours d’un voyage régulier entre Marseille et Tunis, fut arrêté dans les parages de l'ile de San Pietro, le 18 janvier 1912, vers 8 heures du matin, par le contre-torpilleur de la Marine Royale Italienne « Agordat»;

    Considérant que, après constatation de la présence, à bord dudit vapeur, de vingt-neuf passagers turcs, soupçonnés d’appartenir à l’armée ottomane, le « Manouba » fut conduit sous capture à Cagliari;

    Considérant que, arrivé dans ce port le même jour, vers 5 heures du soir, le capitaine du « Manouba » fut sommé de livrer les vingt-neuf passagers susmentionnés aux autorités italiennes et que, sur son refus, ces autorités procédèrent à la saisie du vapeur;

    Considérant enfin que, sur l’invitation du Vice-Consul de France à Cagliari, les vingt-neuf passagers turcs furent livrés le 19 janvier, à 4 heures 30 de l’après-midi, aux autorités italiennes, et que le « Manouba », alors relaxé, se remit en route sur Tunis le même jour, à 7 heures 20 du soir.

    en droit:

    Considérant que, si le Gouvernement Français a dû penser, étant donné les circonstances dans lesquelles la présence de passagers ottomans à bord du « Manouba » lui était signalée, que, moyennant la promesse de faire vérifier le caractère desdits passagers, il exemptait le « Manouba » de toute mesure de visite ou de coercition de la part des autorités navales italiennes, il est établi qu’en toute bonne foi le Gouvernement Italien n’a pas entendu la chose de cette façon;

    que, par suite, en l’absence d’un accord spécial entre les deux Gouvernements, les autorités navales italiennes ont pu agir conformément au droit commun;

    Considérant que, d’après la teneur du Compromis, l’opération effectuée par les autorités navales italiennes renferme trois phases successives, savoir: la capture, la saisie momentanée du « Manouba » et l’arrestation des vingt-neuf passagers ottomans qui s’y trouvaient embarqués;

    qu’il convient d’examiner d’abord la légitimité de chacune de ces trois phases, regardées comme des actes isolés et indépendants de l’ensemble de l’opération susmentionnée ;

    Dans cet ordre d’idées,

    Considérant que les autorités navales italiennes avaient, lors de la capture du « Manouba, » des motifs suffisants de croire que les passagers ottomans qui s’y trouvaient embarqués étaient, au moins en partie, des militaires enrôlés dans l’armée ennemie;

    que ces autorités avaient, par conséquent, le droit de se les faire remettre;

    Considérant qu’elles pouvaient, à cet effet, sommer le capitaine de les livrer, ainsi que prendre, en cas de refus, les mesures nécessaires pour l’y contraindre ou pour s’emparer de ces passagers;

    Considérant, d’autre part, que, même étant admis que les passagers ottomans aient pu être considérés comme formant une troupe ou un détachement militaire,

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    rien ne permettait de révoquer en doute l’entière bonne foi de l’armateur et du capitaine du « Manouba » ;

    Considérant que, dans ces circonstances, les autorités navales italiennes n’étaient pas en droit de capturer le « Manouba » et de le faire dévier pour suivre l’« Agordat » à Cagliari, si ce n’est comme moyen de contrainte et après que le capitaine eût refusé d’obéir à une sommation de livrer les passagers ottomans;

    que, aucune sommation de ce genre n’ayant eu lieu avant la capture, l’acte de capturer le « Manouba» et de l’amener à Cagliari n’était pas légitime;

    Considérant que, la sommation faite à Cagliari étant restée sans effet immédiat, les autorités navales italiennes avaient le droit de prendre les mesures de contrainte nécessaires et, spécialement, de retenir le « Manouba » jusqu’à ce que les passagers ottomans fussent livrés;

    que la saisie effectuée n’était légitime que dans les limites d’un séquestre temporaire et conditionnel;

    Considérant enfin que les autorités navales italiennes avaient le droit de se faire livrer et d’arrêter les passagers ottomans.

    Pour ce qui concerne l’ensemble de l’opération,

    Considérant que les trois phases dont se compose l’opération unique prévue par le Compromis doivent être appréciées en elles-mêmes, sans que l’illégalité de l’une d’elles doive, dans l’espèce, influer sur la régularité des autres;

    que l’illégalité de la capture et de la conduite du « Manouba » à Cagliari n’a pas vicié les phases postérieures de l'opération;

    Considérant que la capture ne pourrait non plus être légitimée par la régularité, relative ou absolue, de ces dernières phases envisagées séparément.

    Sur la demande tendant à faire condamner le Gouvernement Royal Italien à verser à titre de dommages-intérêts :

    1°. la somme de un franc pour atteinte portée au pavillon français;

    2°. la somme de cent mille francs pour réparation du préjudice moral et politique résultant de l’inobservation du droit commun international et des conventions réciproquement obligatoires pour l’Italie comme pour la France,

    Et sur la demande tendant à faire condamner le Gouvernement de la République Française à verser la somme de cent mille francs à titre de sanction et de réparation du préjudice matériel et moral résultant de la violation du droit international, notamment en ce qui concerne le droit que le belligérant a de vérifier la qualité d’individus soupçonnés être des militaires ennemis, trouvés à bord de navires de commerce neutres,

    Considérant que, pour le cas où une Puissance aurait manqué à remplir ses obligations, soit générales, soit spéciales, vis-à-vis d’une autre Puissance, la constation de ce fait, surtout dans une sentence arbitrale, constitue déjà une sanction sérieuse ;

    que cette sanction est renforcée, le cas échéant, par le paiement de dommages-intérêts pour les pertes matérielles;

    que, en thèse générale et abstraction faite de situations particulières, ces sanctions paraissent suffisantes;

    que, également en thèse générale, l’introduction d’une autre sanction pécuniaire paraît être superflue et dépasser le but de la juridiction internationale;

    Considérant que, par application de ce qui vient d’être dit, les circonstances de la cause présente ne sauraient motiver une telle sanction supplémentaire ; que, sans autre examen, il n’y a donc pas lieu de donner suite aux demandes susmentionnées.

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    Sur la demande de l’Agent français tendant à ce que le Gouvernement Royal Italien soit tenu de verser au Gouvernement de la République Française la somme de cent huit mille six cent un francs soixante-dix centimes, montant des indemnités réclamées par les particulliers intéressés, soit dans le vapeur « Manouba », soit dans son expédition,

    Considérant qu’une indemnité est due pour le retard occasionné au « Manouba » par sa capture non justifiée et sa conduite à Cagliari, mais qu’il y a lieu de tenir compte du retard provenant du refus non légitime du capitaine de livrer à Cagliari les vingt-neuf passagers turcs et aussi du fait que le navire n’a pas été entièrement détourné de sa route sur Tunis;

    Considérant que, si les autorités navales italiennes ont opéré la saisie du « Manouba » au lieu du séquestre temporaire et conditionnel qui était légitime, il apparaît que, de ce chef, les intéressés n’ont pas éprouvé de pertes et dommages ;

    Considérant que, en faisant état de ces circonstances et aussi des frais occasionnés au Gouvernement Italien par la surveillance du navire retenu, le Tribunal, après avoir entendu les explications concordantes de deux de ses Membres chargés par lui de procéder à une enquête sur lesdites réclamations, a évalué à quatre mille francs la somme due à l’ensemble des intéressés au navire et à son expédition.

    PAR CES MOTIFS,

    Le Tribunal Arbitral déclare et prononce ce qui suit:

    Pour ce qui concerne l’ensemble de l’opération visée dans la première question posée par le Compromis,

    Les différentes phases de cette opération ne doivent pas être considérées comme connexes en ce sens que le caractère de l’une doive, dans l’espèce, influer sur le caractère des autres.

    Pour ce qui concerne les différentes phases de ladite opération, appréciées séparément,

    Les autorités navales italiennes n’étaient pas, d’une façon générale et d’après les circonstances spéciales où l’opération a été accomplie, en droit de procéder comme elles ont fait à la capture du vapeur postal français « Manouba » et à sa conduite à Cagliari;

    Le « Manouba » une fois capturé et amené à Cagliari, les autorités navales italiennes étaient, d’une façon générale et d’après les circonstances spéciales où l’opération a été accomplie, en droit de procéder comme elles ont fait à la saisie momentanée du « Manouba », dans la mesure où cette saisie ne dépassait pas les limites d’un séquestre temporaire et conditionnel, ayant pour but de contraindre le capitaine du « Manouba » à livrer les vingt-neuf passagers ottomans qui s’y trouvaient embarqués;

    Le « Manouba » une fois capturé, amené à Cagliari et saisi, les autorités navales italiennes étaient, d’une façon générale et d’après les circonstances spéciales où l’opération a été accomplie, en droit de procéder comme elles ont fait à l’arrestation des vingt-neuf passagers ottomans qui s’y trouvaient embarqués.

    Pour ce qui concerne la seconde question posée par le Compromis,

    Le Gouvernement Royal Italien sera tenu, dans les trois mois de la présente sentence, de verser au Gouvernement de la République Française la somme de quatre mille francs, qui, déduction faite des frais de surveillance du « Manouba » dûs au Gouvernement italien, forme le montant des pertes et dommages éprouvés, à raison de la capture et de la conduite du « Manouba » à Cagliari, par les particuliers intéressés au navire et à son expédition.

    477
    Il n’y a pas lieu de donner suite aux autres réclamations contenues dans les conclusions des deux Parties.

    Fait à La Haye, dans l’Hôtel de la Cour Permanente d’Arbitrage, le 6 mai 1913.

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